Parole de cigale
Bonjour à tous.
Je profite de ce magnifique moyen de communication qu'est internet afin de partager quelques réflexions avec vous.
Il y a encore peu de temps, je me disais: mais il faut que j'édite un livre, ou que je vende un tableau pour en parler!
Il faut que je sois reconnu(e) , que ma notoriété resplendisse autour de moi, etc...
Nous avons voulu une démocratisation de l'art, et bien, la voilà. Par contre, elle nous laisse seul face au vide de la liberté. Nous chantons, du haut de notre montagne grimpée si difficilement par nous, et plus personne ne nous entend! Horreur, vide, désenchantement. Autour de moi, je remarque que sur chaque montagne alentour, quelqu'un comme moi clame la même chose. Et oui, modestie quand tu nous tiens, il va falloir partager le gâteau du succès.
Qu'est-ce que le succès d'ailleurs: N'est-ce pas celui d'écrire, de produire, de réaliser, de créer tout simplement, loin des contingences matérielles?
Je suis artiste et tout mon temps, tout mon être consiste à le mettre en pratique.Et immédiatement, l'aspect matériel me saute d'emblée aux yeux! Il faut bien manger, se chauffer, élever ses enfants. C'est aussi ce qui rend vivant, contradictoire, difficile, rebelle, etc.
Il aura bien fallu pour cela séduire son public, convaincre son environnement, tenir, durer, prouver, démontrer, raisonner, avancer.
Et aujourd'hui que j'ai mis tous ces moyens en œuvre, je me rends compte que la valeur financière des choses ne correspond pas à la valeur réelle de ce que l'on réalise dans une vie. Dois-je cesser de créer parce que le monde des acheteurs est hélas, en ce moment très glauque, qu'il y a une crise ou plutôt une folie furieuse autour du marché du luxe et des artistes, ou parce je ne vends pas, assez?
Dois-je cesser de chercher parce que le marché est saturé? Dois-je cesser de rêver parce qu'il n'y a plus rien à rêver? Dois-je cesser de faire ce que je sais le mieux faire parce l'on s'intéresse trop peu à moi. Comme si un pinson devait s'arrêter de chanter parce qu'on ne l'écoute pas. Il suffit d'une seule oreille attentive pour que tout se justifie d'un coup.
Honnêtement, quand je vends une toile, je suis tellement heureuse de savoir qui est la personne qui l'a achetée que je ne peux que mesurer le geste qu'elle fait vers moi .
Quel honneur que de vendre une seule toile sur le critère de l'aimer réellement. Quel honneur pour un artiste que d'être applaudi de son public.Pas pour ce qu'il représente de valeur marchande mais parce qu'on l'aime.
C'est pourquoi je profite de ce message afin de faire la distinction entre l'esprit de vente et l'esprit de l'amour de l'art. Ce sont deux démarches complémentaires certes mais absolument indépendantes l'une de l'autre
Notre civilisation est saturée d'objets, de matériels en tout genre, les livres les plus merveilleux sont mis en vitrine une semaine puis repartent vers les bas fonds des placards. Tout est consommable consommation acheté jeté, sans recyclage.
L' exercice de la pratique de l'art interpelle sans cesse dans ce domaine. La danse contemporaine, les films, les pièces de théatres, les spectacles en tous genres. Avec partout la même constance. Celui d'une représentation irréprochable, d'une qualité de restitution digne des plus grands..
Qu'est-ce que l'art aujourd'hui?
Quelle est sa place dans la société?
Il est notable de voir combien de jeunes gens se dirigent vers les arts, vers la musique, vers les extérieurs de cette société. Cela correspond bien à quelque chose qui interroge: Qu'est-ce que l'art aujourd'hui. Quelle place prend il dans nos vies? A quel besoin correspond-t-il? Car peutêtre ne le savez vous pas, mais, pour celui qui veut réellement s'élever dans la spère des cigales, il faut vraiment donner beaucoup, beaucoup de travail, de temps et se remettre aussi autant de fois que necessaire en question. Comme tous les autres professionnels !La différence en est sans doute le chemin solitaire,ingrat et semé d'embûches.
Donc, nos jeunes que cherchent-ils exactement?
Fuite, décadence, décalage, désarroi, pire: utopie?
Tu sais bien mon fils, ce n'est pas un métier!
Mais alors que faire, que dire de tous ces prédécesseurs? Ces Albert Camus, ces Boris Vian, ces peintres de la décadence qui ont osé s'affranchir de l'ensemble pour ouvrir, seul, une autre voie possible, la leur. Et au delà, ces Amstrong, ces marcheurs de rêves?
Combien aujourd'hui de professions directes et indirectes vivent sur un de ces hommes ou une de ces femmes?Avez vous compté le nombre de revues d'arts, d'émissions télévisées sur ces thèmes de l'impossible?
Que ce soit de par le monde de la presse, du visuel, du virtuel, ou celui des musées, de l'enseignement, du tourisme.
L'art est inutile ou offre-t-il plutôt une perche vers l'invisible que représente demain? N'est -il pas un risque necessaire à se comprendre demain?
Mais que feras -tu ma fille, demain, ton diplôme en poche?
Qu'a fait Léonard de Vinci qui risquait d'être excommunié s'il était pris en flagrant délie de dissection humaine afin de connaître tous les secrets du corps humain
Qu'ont fait les ingénieurs, les médecins, les chercheurs d'avant hier?
Pas ceux d'hier, les portes étaient ouvertes déjà et des bureaux les attendaient. Nous raisonnons aujourd'hui avec moins d'un demi siècle de garanties et de sécurisation à l'extrème. Et regardons le résultat.Nous sommes cloués à nos bureaux avec un bateau qui coule et qui dérive. Nous avons la possibilité de vivre et de connaître une liberté respectueuse encore, en France en tout cas, cerclée de certaines sécurités et nous voulons plus. Nous voulons la notoriété de nos pères, sans nous être battus pour cela considérant cela comme un simple dû..Que la vie serait fade sans combat noble.
Cette sécurité ne sera pas compatible avec le remaniement qu'il faudra faire obligatoirement
Avant tout, il nous faut reconquérir notre espace liberté, notre espace valeur véritable et simple de la vie.Il nous faut réapprendre le réel coût des choses. Il nous faudra partager les butins, dont ceux de la gloire et de la réussite. Il nous faut créer encore afin de chercher en nous la possibilité d'un monde meilleur plus souriant, plus partageur, plus simple, sans cette éternelle notion de croissance et de consommation, de rapport à la réussite et au gain. Il nous faut inventer notre vie!
L'art et les artistes sont là pour inviter à cela.A passer de belles heures le soir à écouter les cigales, à oublier et à s'interroger sur nos différents, voir nos différences.
En montrant, en réalisant ,aux mépris de toutes les lois de l'équilibre, des sorties de la norme.Et c'est facile aujourd'hui d'être hors la norme, hors la canonisation.
C'est pourtant le début de la véritable création, celle qui met en danger, celle qui est vrai, qui interroge, et peut-être même dérange.
Bien sûr, c'est dur. Le porte monnaie souffre, l'idée du lendemain, et (!) de la retraite taraude l'esprit,comme si c'était une punition d'être artiste. "Et bien chantez maintenant" disait la fourmi. Les fourmis ont tué les cigales. Et pourtant, les galeristes tiennent le coup, certains se battent réellement, les théâtres ne capitulent pas devant les flots de difficultés. Avant gardistes, critiques reviennent sur les planches, investissent les nouveaux paramètres de nos sociétés, interrogent différemment, quitte à mettre la tête un peu plus à la retourne, cherchant d'autres paradigmes possibles, d'autres possibilités.Et surtout cherchant à défendre la vitalité, la viabilité de l'art, coûte que coûte comme d'autres l'ont fait précédemment.
Est-ce qu'on se pose la question devant une pièce de tel ou tel auteur si celui ci a réussi ou non et ce que représente cette réussite? Sait-on que celle-ci a forcément empiété sur sa liberté et sur sa sécurité? Pas de véritable réussite sans un minimum de prises de risque.
N'est-il pas important de savoir que certains prennent le risque de s'aventurer sur les chemins de la liberté d'expression pour dire et parfois dénoncer nos travers afin que nous avancions tous!.
Encore une fois. Si l'art est le reflet de notre civilisation, alors interrogeons nous maintenant. Que cherche t-on dans le fond?Vers quoi courons nous?
Interrogeons nous au lieu de nous précipiter vers l'encensement de la réussite
D'abord, qu'est-ce que l'art?
Puis est-ce que l'art ne peut pas infléchir l'ordre suivant qui est de détruire de s' auto-détruire, voir de s' auto-mutiler et de s'en gausser.
Vous ne trouvez pas que cela suffise?Toutes ces horreurs dans le monde qui nous polluent le corps et l'esprit,dont on nous bassine sans cesse.
Cela nuit à notre libre arbitre, nous courons sous l'émotion pure.
Nous avons le choix de nos témoignages, alors réfléchissons-y à deux fois avant de faire n'importe quoi
Moi, j'y crois. Pour tous les jeunes. Pour la génération future à qui nous devons des comptes. Pour leur oxygène.
Cordialement.
Léonie
